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L'ILL d'avant

Souvenirs d'un responsable d'instrument des débuts de l'ILL

par A. Filhol (mai 2024)

Ce texte oublié avait été proposé lors de l'organisation de la fête des 50 ans de l'ILL mais n'avait pas été retenu. L'idée était d'évoquer les conditions de travail des tout débuts de l'ILL. Pour cela il faut restituer le contexte des années 70 car il est tellement différent de celui de maintenant que ceux qui, comme moi, l'ont vécu, ont du mal à en croire leurs souvenirs.

Les accès au site et au réacteur
Pas de poste de garde, pas de tourniquet, pas de badge, pas de ZAC, pas de gardes armés ... vous pouvez le croire ?
On pouvait venir au débotté avec papa et maman, entrer sur le site, entrer au niveau C, prendre l'ascenseur et faire visiter le niveau D, sans badge, sans code, sans paperasse, sans que personne ne demande rien. Incroyable, non ? Cela aurait pu déraper mais je n'ai vu personne en abuser.
Et c'était pareil pour le CENG, malgré sa clôture en fils barbelés et ses badges, on y entrait comme dans un moulin.
<photo badge CEA  <-- dans mon bureau>

Les conditions de travail sur les instruments au début des années 70

Sur les instruments, rien, absolument rien n'était automatique, impossible de programmer une succession d'opérations à l'avance.  Il fallait être là jour et nuit... ou perdre une partie de son précieux temps de neutrons.

Les TOF et SANS étaient pilotés par Nicole, un Telefunken TRS-86, un ordinateur quasi expérimental, une rareté mais pas vraiment une réussite.
Les diffractomètres et 3 axes étaient pilotés par Carine, un Télémécanique T2000, un ordinateur français pour assurer la parité France-Allemagne, et voilà comment ça se passait. Vous n'allez pas le croire !
Si Carine pouvait piloter 6 instruments en même temps (mais avec des secondes de temps de latence), en revanche, un seul utilisateur à la fois pouvait accéder au mode interactif pour préparer ses données. On s'en disputait donc l'accès via un interphone :

"Allez IN2, sois pas vache, laisse moi le terminal 10' ... Quoi, dans une heure ? Tu ne peux pas avant ?"

Quand on voit qu'il y a 4 ou 5 écrans par instrument maintenant et que tout, ou presque, peut se contrôler à distance ...

Interactivité très limité donc et pas d'écran à l'époque. Enfin si, il y avait bien dans la baie électronique CAMAC un "display", un écran analogique permettant de visualiser les comptages, sans aucun moyen d'impression. Rien à voir avec les écrans modernes à tout faire.

Le pilotage de l'instrument se faisait via un terminal Teletype ASR 33 regroupant un clavier, une imprimante à rouleau très lente, un lecteur/perforateur de ruban encore plus lent.... Ah oui, et rien que des textes en majuscules, hein, pas encore de minuscules, ni d'accents, ni de caractères spéciaux; pas de traceur de courbe non plus, rien que du papier millimétré un crayon et une gomme ... et puis une règle à calcul puisque les calculettes HP-35 ne sont arrivées à l'ILL qu'en 1973 et au compte-goutte vu le prix !!!

L'ASR 33, tiens, j'en ai encore le son dans les oreilles ! Regardez et écoutez vous aussi grâce à la vidéo ci-après :

(ref ? ou bien @CuriousMarc ?

Démarrer une manip

Démarrer une manip c'était perforer au clavier un long ruban ET AUCUNE ERREUR n'était tolérée, aucune correction n'était possible sauf via des recopies partielles extrêmement coûteuses en temps et en efforts de concentration. On y passait des heures.
Puis il fallait demander à Carine de relire le ruban ... et cela prenait des dizaines de minutes et ratait souvent. La vidéo ci-après, due à @CuriousMarc, montre bien qu'il ne fallait pas être pressé !
Bref, ma femme vous dira que mes retours le soir étaient parfois (hum !) tardifs !

Scientifiques, DRe et gardiens

Donc rien, vraiment rien, n'était automatique ou automatisable. Il n'y avait aucune possibilité de scriptage ou d'enchainement des taches ==> il fallait venir
Remplissage d'azote et/ou d'hélium ==> il fallait venir
Repérer le niveau d'hélium était un challenge (pas encore de sonde à supraconducteur), un challenge appelé "sonde Taconis". La vidéo ci-après due à @eduardodasilvaneto232 vous montrera de quoi il s'agit.

Lancer une mesure, surveiller, modifier ==> il fallait venir
Pas d'internet, même pas encore de modem pour une connexion à distance et puis, ne rêvez pas, quand les 1er modems sont arrivés en 1974 (Jacobson A 242) c'était seulement ce que montre la vidéo ci-après et cela ne permettait pas grand chose :

Il fallait venir, et c'est là que les relations entre scientifiques et DRe/gardiens interviennent.
Plusieurs fois, je suis allé en salle de contrôle ou bien je suis allé voir les gardiens en demandant :

"Il faudrait que j'intervienne sur ma manip samedi à 3h du matin, juste pour appuyer sur un bouton, et ma femme veut absolument partir en week-end. Tu peux le faire pour moi ?"

Ou bien :

"Allo la salle de contrôle ? Est ce que quelqu'un pourrait aller voir sur ma manip si la mesure est finie ?"

J'ai toujours été super bien reçu et, quand je les remerciais pour leur aide, plusieurs agents DRe ou gardiens m'ont dit :

"Tu sais, en fait cela nous fait super plaisir d'aider et nous donne l'impression de participer un peu aux manips qui sont la raison d'être de l'ILL et de notre réacteur."

Maintenant que tout est beaucoup plus automatisé, que les actions sont programmables, maintenant que beaucoup de choses peuvent être pilotées à distance, quelles sont les relations des scientifiques avec la DRe et le service de sécurité ? C'est à nos jeunes collègues de répondre.

Dernière mise à jour : 08 February 2026